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vendredi 19 novembre 2021

Où dorment les chouettes hulottes ?

Couple de chouettes en repos diurne (L. Morlet)
La Chouette hulotte (Strix aluco) est une espèce commune, souvent entendue mais rarement observée, de nuit comme de jour. Nous ne connaissions notamment quasiment rien sur les lieux occupés pour dormir. Pour essayer d’en savoir davantage sur les endroits où elle se cache durant son repos diurne, nous avons équipé d’émetteurs VHF 32 individus (16 femelles et 16 mâles) dans les forêts d’Orléans et de Fontainebleau), dans le cadre du programme personnel n°651. Six années de suivi ont permis d’effectuer 680 contrôles standardisés, auxquels s’ajoutent 442 contrôles complémentaires, et de rassembler des données sur le type de milieu forestier, l’essence de l’arbre choisi, la hauteur du reposoir, la qualité du camouflage, le comportement de l’oiseau et la présence éventuelle de son conjoint à ses côtés. Ces données ont été analysées, et publiées par Sénécal et Baradez dans la revue Ornithos en 2021.

Les résultats obtenus confirment pour partie ce qui était supposé sur le comportement de repos diurne de l'espèce, mais deux phénomènes méritent d’être soulignés. D’abord, le rôle essentiel des taillis caducs (parcelles de régénération, bosquets de jeunes charmes, gaulis, perchis, fourrés de saules marsaults et d’épineux) : ces milieux difficilement pénétrables abritent un petit tiers des reposoirs tout au long de l’année, mais plus de la moitié des oiseaux va s’y percher à faible hauteur de mai à octobre. Le second résultat notable de cette étude concerne le grand tournant du mois de novembre : la chute des feuilles conduit de nombreuses Hulottes à abandonner les essences caduques et à se réfugier dans les conifères, au fond des cavités ou sous l’épais manteau que leur offre le lierre.

Pour en savoir plus, lisez l'article complet:

Sénécal D. & Baradez R. (2021). Où dorment les Chouette hulottes ? Une étude sur les reposoirs diurnes de Strix aluco. Ornithos, 28-3, pp. 168-184 (accès direct au PDF ici - nous remercions la direction d'Ornithos d'avoir autorisé la diffusion gratuite en ligne de cet article). 

Rédacteur: Didier Sénécal

vendredi 29 mai 2020

Halte migratoire de la Gorgebleue à miroir dans une zone humide fortement anthropisée

Gorgebleue à miroir (P. Fontanilles)
Les zones humides sont des habitats très productifs utilisés par de nombreuses espèces d’oiseaux comme halte migratoire. Cependant, ces habitats sont fortement menacés, impactés et réduits par les activités humaines (changements d'usage des sols, assèchement, abandon, introduction d'espèces exotiques envahissantes, réchauffement climatique...). Une meilleure compréhension de l'utilisation spatio-temporelle des zones humides et de leurs zones environnantes par les oiseaux migrateurs est essentielle pour prédire comment ces changements pourraient affecter leur écologie pendant leur migration.
Nous avons choisi un passereau généraliste, la Gorgebleue à miroir Luscinia svecica, comme modèle pour comprendre comment les oiseaux migrateurs exploitent une zone humide très anthropisée du sud-ouest de la France (Barthes de la Nive) pendant la migration d'automne. Nous avons capturé et radio-suivi 29 jeunes Gorgebleue sur ce site, pour caractériser différents aspects de son écologie et comportement, tels que temps de séjour, sélection de l'habitat et taille du domaine vital. Nous avons également analysé le régime alimentaire et évaluer les ressources trophiques en arthropodes de différents habitats. 
Les gorgebleues ont sélectionné positivement les roselières pures ou mixtes (associées au carex), les prairies hydrophiles et les cultures de maïs. Les oiseaux séjournant plus d'un jour, 8,4 jours en moyenne, utilisaient de préférence des cultures de maïs. La superficie des domaines vitaux était en moyenne de 5,8 ha (Kernels 95) et celle des zones de forte fréquentation était de 1,36 ha (Kernels 50) avec une grande variation individuelle.
Les gorgebleues s'arrêtant avec de faibles réserves énergétiques avaient des domaines vitaux plus grands et utilisaient de préférence des cultures de maïs, des prairies humides ou mésotrophes et des sentiers ruraux. Les roselières étaient généralement utilisées en dortoirs pour la majorité des oiseaux, situés en moyenne à 397 m des surfaces exploitées de jour. Les oiseaux séjournant de courte durée avaient des réserves énergétiques plus élevées et limitaient leurs activités à un domaine vital plus petit (1 ha) dans des roselières pures et mixtes. Le régime alimentaire des gorgebleues était dominé par les fourmis, les araignées et les coléoptères. Ces derniers étaient particulièrement abondants dans les cultures de maïs.
L'utilisation de ces cultures par les gorgebleues migrant en automne sur notre site d'étude semble une solution raisonnable dans un environnement très altéré. Absence ou réduction des insecticides dans les cultures, usage raisonné des engrais, et report des récoltes après la mi-octobre sont deux mesures supplémentaires qui, associées à une bonne gestion des parcelles de zones humides restantes, pourraient grandement favoriser la Gorgebleue et d'autres espèces migratrices insectivores de cette région.


Pour en savoir plus: 

 

lundi 18 mai 2020

Milans royaux pyrénéens très sédentaires… sauf exception !

Milan royal (Photo: Patrick Harlé)
La population nicheuse pyrénéenne de Milan royal est supposément résidente. Mais cela restait à démontrer... Un programme d’étude par télémétrie (GPS/GPRS) a ainsi débuté en 2018 dans les vallées des Pyrénées centrales, ayant pour objectif d’étudier les domaines vitaux de ces oiseaux, et leurs variations entre les saisons et en fonction de l’altitude de reproduction. A ce jour, 2 femelles et 3 mâles ont été équipés.
Ce programme est coordonné par Aurélie de Seynes (Ligue pour la Protection des Oiseaux), financé par le programme européen Interreg POCTEFA EcoGyp, réalisé dans le cadre d'un programme personnel porté par Aymeric Mionnet (autorisé par le CRBPO sous le n°987), avec les soutiens méthodologiques d’Olivier Duriez et Simon Benhamou (Centre d'Ecologie Fonctionnelle et Evolutive / CNRS-Université de Montpellier), et les marquages sont réalisés sur le terrain par Michel Leconte. Ces suivis et analyses contribueront à améliorer la connaissance de l'espèce, et donc notre capacité à la conserver, dans le cadre du Plan National d’Actions Milan royal (2018-2027).
  • Un échantillon sédentaire et casanier de la population…
Pour 4 des 5 oiseaux étudiés, les domaines vitaux hivernaux se superposent fidèlement aux domaines vitaux de reproduction, et sont particulièrement stables d'une année sur l'autre. A l’échelle d’un cycle annuel, ces individus ne s’éloignent de leur domaine  vital que d’une dizaine de kilomètres, et ce principalement en période hivernale lorsqu’ils se rendent à un dortoir (distance maximale de 17 km). 
Les variations de domaine vital sont à peine perceptibles entre les saisons de reproduction (Fig. 1: gauche) et hivernale (Fig. 1: droite); tout au plus, une dilatation pour les individus de moyenne montagne et une légère contraction pour ceux du piémont.
Par contre, les variations de domaine vitale semblent davantage prononcées le long du gradient d'altitude. En piémont, le domaine vital des oiseaux n’excède pas ~10 km² (voire 5 ou 6; Fig. 1: haut), alors qu'en moyenne montagne, ils atteignent plusieurs dizaines de km², jusqu’à 50 km² (Fig. 1: bas).

Fig. 1: Domaines vitaux de reproduction (gauche) et d'hivernage (droite) pour un milan royal de moyenne montagne (haut) et un de piémont (bas).
  • … enrichi de la 'migration' annuelle d’une femelle vers une zone d'estive au nord !
Si la plupart des milans royaux pyrénéens sont résidents, la femelle Pénélope de la zone de moyenne montagne a quant à elle un comportement étonnant. Au cours des 22 mois de suivi (4 juin 2018 – 21 avril 2020), Pénélope est allée à trois reprises passer la période estivale dans le département du Puy-de-Dôme, à l’ouest de La Bourboule (Fig. 2).
Fig. 2: Trajets d'un milan royal entre sa zone de reproduction dans les Hautes-Pyrénées et une zone d'estive dans les Volcans d'Auvergne (aller-retours orange et bleu pendant l'été 2018, rouge pendant l'été 2019).

Son 1er voyage en 2018 a débuté le 15 juillet, peu de temps après l’envol du jeune (fin juin). Partie le 15 au matin (entre 7 et 8h) elle arrive en fin de journée (vers 19h) au niveau de Caussade (Tarn-et-Garonne), après avoir parcouru près de 170 km. Le lendemain, elle reprend sa route vers le nord-est sur 60 km jusque le nord de Villefranche-de-Rouergue (Aveyron). Le 17 juillet, elle parcourt plus de 150 km pour atteindre, en milieu d’après-midi, le sud du département du Puy-de-Dôme, entre la Tour-d’Auvergne et Super-Besse. Le lendemain matin, le 18, elle arrive sur ce que l’on apprendra plus tard être, son lieu de prédilection auvergnat, entre Tauves et La Bourboule. Elle y séjourne jusqu’au 30 juillet. Le 31 juillet elle amorce son voyage du retour en milieu de matinée et stationne dès la fin de journée, au sud de Villefranche de Rouergue, comme à l’aller, après avoir parcouru 150 km. Elle franchi le lendemain en fin d’après-midi la frontière du département des Hautes-Pyrénées, au niveau du Magnoac, après près de 180 km de trajet. C’est donc le 2 août vers 9h30-10h, après un peu moins de 50 km, qu’elle rejoint son territoire.
Son 2nd voyage de 2018 a débuté le 5 août (soit 3 jours après son retour dans les Pyrénées) vers 8h du matin. Le soir, après 200 km de voyage, elle arrive et stationne pour la nuit au sud de l’intersection des limites du Tarn, de l’Aveyron et du Tarn et Garonne. Le lendemain, le 6, elle parcourt 190 km avant d’atteindre en début d’après-midi son territoire auvergnat d’où elle ne repartira que le 24 septembre en tout début de journée.
Son voyage retour débute dès l’aube (avant 7h) du 24 septembre. Elle effectue un premier trajet de près de 250 km qui la conduit au nord de Toulouse le 24 en fin de journée. Le 25 en milieu de journée, après 165 km de trajet, elle arrive sur son territoire des Hautes-Pyrénées.
Pour son 3ème voyage, en 2019, elle part des zones de montagne de la vallée où elle se reproduit (et non pas de son territoire de nidification, peut-être dû à l’échec de sa reproduction). Elle quitte la vallée le 6 juillet en milieu de journée pour atteindre le sud de l’Isle-Jourdain, à la limite du Gers et de la Haute-Garonne le soir, après à peine 125 km. Le 7 juillet, dès 5h du matin, elle reprend sa route et arrive en fin d’après-midi avant 17h sur son territoire auvergnat après plus de 270 km. Le 21 septembre elle amorce un départ de son territoire auvergnat mais ne se résout en réalité par encore à le quitter. Après une boucle au sud de ce territoire, elle initie son retour le 22 en milieu de journée, mais s’arrête dès la fin de cette journée juste au nord d’Aurillac  à peine à 50 km de sa dernière zone de stationnement. Le 23, elle fait 230 km pour rejoindre le Gers, au sud-ouest de là où elle s’est arrêtée lors de son trajet aller soit au sud d’Auch et de l’Isle-Jourdain. Le 24 au matin, elle repart pour atteindre son territoire des Pyrénées en fin de matinée, après 80 km de trajet.
Ses trajets sont semblables et les différents itinéraires ne dépassent pas un faisceau large de 40-50 km. Par ailleurs, il semblerait, curieusement, que plus le trajet est long (souvent lié à une errance ponctuelle sur un secteur), plus il est rapide ! Ceci dit, une analyse approfondie permettra de mieux apprécier les différentes étapes et les conditions de vol.

Son territoire auvergnat affiche (au plus large) une taille semblable à son domaine vital dans les Pyrénées ! Elle évolue sur le même périmètre et la majorité de ses déplacements (cumulés sur les 3 séjours) se concentre sur une superficie d’environ 40 km². Si on regarde son second séjour (pourtant le plus long), ce territoire excède à peine 10 km² (Fig. 3).

Fig. 3: Domaines vitaux d'estive de la femelle 'migratrice' (orange: séjour de juillet 2018, bleu: séjour de août-sept. 2018, rouge: séjour de juillet-août 2019)
Ce comportement apparaît comme inédit, car la plupart des individus locaux des Pyrénées n’affichent pas de long déplacement. Par ailleurs, la plupart des données résultant des contrôles d’oiseaux marqués (A. Mionnet, comm. pers.), témoigne de la fidélité à la région de naissance (à part quelques rares individus observés nicheurs à plusieurs centaines de kilomètres de leur lieu de naissance). 
Aussi, le comportement de cette femelle reproductrice dans les Pyrénées, pose naturellement la question de son origine géographique…. Serait-elle née dans ce secteur du Massif Central, émigrant pour se reproduire dans les Pyrénées, mais maintenant une certaine philopatrie par ces brefs séjours d'estive ? Chez les rapaces, les femelles sont majoritairement le sexe 'dispersant'. 

Pour en savoir plus, consultez:


Rédactrice: Aurélie de Seynes

lundi 27 avril 2020

Comment explorer les mouvements d'oiseaux avec l'interface MOVEBANK ?

Localisations des balbuzards de Méditerranée sur Movebank
Dans des posts précédents, vous avez pu découvrir les déplacements erratiques surprenants de grands rapaces immatures (aigles de Bonelli, aigles royaux, balbuzards pêcheurs). En France, les auteurs d'études par télémétrie autorisées par le CRBPO ont l'obligation d'archiver leurs données sur la plateforme MOVEBANK. Ceux d'entre eux qui décident de rendre leurs données visibles vous permettent alors d'explorer vous-même la diversité des mouvements d'oiseaux sur cette plateforme en ligne. Par exemple, pour l'étude sur les balbuzards pêcheurs de Méditerranée, vous pouvez visualiser l’intégralité des suivis télémétriques, individu par individu, sur l’étude dans Movebank.

Comment explorer des données avec MOVEBANK ?

1) Créez-vous un compte (gratuit) pour accéder au site.
Pour ça, allez dans l'outil d'exploration cartographique, en haut à droit de la carte, cliquez sur login, puis Register.
Une fois votre compte créé, connectez-vous avec ce compte, et accédez à l'étude sur les balbuzards

2) Une fois dans l'étude, dans l’onglet Data, choisir Show in map: l’ensemble des points s’affiche en rose. La liste des individus s’affiche sur la gauche, et les tracés individuels peuvent être sélectionnés et s’affichent en bleu. Vous pouvez naviguer et zoomer sur le trajet, mais pas télécharger les données brutes, sauf demande motivée à adresser au responsable de l'étude.

3) Pour identifier d'autres études où les données peuvent être visualisées, retournez sur l'outil d'exploration cartographique, et consultez de la même façon les données:
- soit en cliquant sur les études localisées par un symbole vert sur la carte: choisir 'Open in studies page', et suivre les mêmes indications qu'au point 2,
- soit  en cherchant des études avec le nom de l'espèce souhaitée (boîte Search, en haut à gauche), après avoir sélectionné uniquement les études dont les données sont visibles (cocher Only studies where I can see data).

Maintenant, vous avez la manette ! Vous pouvez explorer les mouvements de 850 espèces, documentés par 5500 études et 1.2 milliards de localisations contenues dans Movebank (chiffres de janvier 2019)... 

Bon voyage !

Rédacteurs: Olivier Duriez et Pierre-Yves Henry

vendredi 24 avril 2020

Comportements migratoires inattendus chez les balbuzards pêcheurs méditerranéens révélés par la télémétrie

Jeune balbuzard pêcheur avec balise télémétrique (O. Duriez)
Depuis 2013, nous effectuons des suivis télémétriques de balbuzards pêcheurs autour de la Méditerranée, en nous intéressant essentiellement aux oiseaux nichant en Corse, et ceux issus de la réintroduction dans le Parc Naturel de la Maremma, en Toscane (Italie). Ce programme de recherche est porté par Flavio Monti, dans le cadre de sa thèse de doctorat encadrée par deux chercheurs français (Olivier Duriez et David Grémillet, du Centre d'Ecologie Fonctionnelle et Evolutive) et deux chercheurs italiens (Leonida Fusani, Univ. de Ferrara, Andrea Sforzi, Museum de Grosetto), et soutenu par le conservateur de la Réserve Naturelle Nationale de Scandola, Jean-Marie Dominici.

Nous avons pu mettre en évidence de nombreux éléments nouveaux sur les comportements migratoires et l’écologie spatiale en hiver et en période de reproduction (voir Références), et un article de diffusion scientifique, publié dans Ornithos (Monti et al 2017).

Nous revenons ici sur quelques faits surprenants et anecdotes avec quelques morceaux choisis issus de la cinquantaine d’oiseaux marqués entre 2013 et 2020.

Surprise n°1 : la pleine mer n’est pas un obstacle pour les balbuzards.
Même si les balbuzards méditerranéens n’effectuent pas en général de longues migrations comme leurs congénères d’Europe continentale vers l’Afrique de l’Ouest, ils s’éparpillent volontiers autour du bassin Méditerranéen (avec 30-50% des adultes qui sont résidents et restent près de leurs nids). Dès la première année de suivi, en 2013, nous avons été impressionnés par les déplacements au-dessus de la pleine mer.
Figure 1: Mouvements de balbuzards pêcheurs de Méditerranée (noir: femelle adulte; jaune: jeune/immature)



Variantes de trajets entre lieux de reproduction et d'hivernage. Le premier exemple (Fig. 1: NOIR) concerne une femelle adulte, marquée en mars 2013 près de Galéria (Corse). Après son premier été en Corse, sur le littoral puis à l’intérieur des terres suite à l’échec de sa reproduction, elle est partie vers son site d’hivernage, près de Cadiz, en Andalousie (Espagne). Elle a effectué une longue traversée marine, en partant de la côte ouest de la Corse à 8:30 le 10/08/2013, pour arriver vers minuit à Majorque, y passer une journée puis repartir le 12/08 pour rejoindre la côte espagnole. Au retour, en mars 2014, elle est restée davantage dans les terres, jusqu’au Cap de Creus, à la frontière française, où elle a choisi de couper tout droit à travers le Golfe du Lion, pour rejoindre la Camargue, puis Marseille et retraverser la mer jusqu'à l’Ile d’Elbe, puis la Corse. A la fin de l’été 2014, elle a rejoint son quartier d’hiver espagnol mais en passant par la terre. Elle a rejoint la Côte d’Azur, vers San Remo, le 18/08/2014, et elle a entrepris de couper dans les terres par le Var, puis longer le littoral vers la Camargue, franchissant les Pyrénées par la Vallée d’Eyne le 21/08 à 9:30, pour arriver le 24/08 à 14:00 vers Cadiz. Son chemin de retour en mars 2015 a été assez semblable à celui de l’année précédente, surtout par la terre jusqu’à la Côte d’Azur. Les choix de l’itinéraire de traversée semblent en grande partie dictés par les conditions météorologiques, avec des vents porteurs en aout 2013, qui ont permis une traversée aisée, alors qu’en aout 2014, les vents étaient moins favorables.

Le deuxième exemple (en JAUNE ci-dessus) concerne un jeune oiseau, marqué dans le Golfe de Porto (Corse) en juin 2014. Le 16/08/2014, il est parti plein sud, mais par la mer, pour rejoindre la Sardaigne, y faire un petit tour et gagner la côte algérienne le 20/08. Il a passé tout son premier hiver près de son point d’arrivée, vers El Kala, hormis quelques semaines plus à l’ouest. Mais contrairement à la plupart des jeunes qui passent leur premier été sur leur site d’hivernage, il a regagné la Corse via la Sardaigne dès juin 2015. Après un rapide tour de Corse, il a stationné vers Porto-Vecchio de juillet à novembre 2015. Et le 22/11/2015, il est redescendu vers le même site d’hivernage en Algérie, en passant par la Tunisie. Le 29/03/2016, il est reparti vers le nord, en traversant la Sardaigne à toute vitesse et retrouver son site de naissance le 31/03, soit 2 ans après sa naissance. En avril 2016, il a fréquenté la côte nord-ouest de la Corse, avec une escapade de 3 jours sur la côte d’Azur, entre Nice et Marseille en passant par Port-Cros. Puis entre mai et octobre 2016, il a fait de multiples aller-retours entre le secteur de Scandola et Porto-Vecchio, en Corse, avant de regagner son site d’hivernage algérien le 28/10/2016.

Surprise n°2 : les balbuzards parviennent à prendre des thermiques en pleine mer
Ces multiples traversées au-dessus de la mer ont éveillé notre curiosité. En effet, même si les
balbuzards sont inféodés au milieu aquatique, ils sont observés en grand nombre sur les cols Pyrénéens en migration active. Nous pensions que la migration au-dessus de la mer devait s’effectuer en majorité en vol battu, à basse altitude. En 2017, profitant d’une nouvelle génération de GPS permettant d’enregistrer des séquences à haute résolution, en 3D, nous avons équipé 5 jeunes oiseaux au nid en Italie. A notre grande surprise, ces 5 jeunes ont tous franchi des bras de mer de plusieurs centaines de km, en prenant régulièrement des ascendances thermiques, caractérisées par des séquences de vol en spirale, typique des grands planeurs. Les oiseaux ont parfois pu gagner des altitudes de 700 m au dessus de la mer grâce à ces thermiques, mais en maintenant des battements d’ailes réguliers (déterminés grâce à d’autres capteurs accélérométriques). Une analyse plus poussée des conditions environnementales a montré que la présence de thermiques était conditionnée par des conditions particulières, avec une température de la mer supérieure à celle de l’air, générant ainsi des courants ascendants par convection thermique (Duriez et al 2018 Biology Letters). Ces courants ascendants marins demeurent bien plus faibles que ceux pris sur terre. Mais cette découverte reste une première chez les rapaces, car le comportement de prises d’ascendances thermiques pélagiques n’avait été décrit jusque-là que chez les frégates en milieu tropical et chez quelques goélands.

L’animation ci-dessous montre le vol d’un jeune oiseau entre l’Ile de Montecristo, près de la côte italienne, et la Corse. Notez que l’enregistrement des positions n’est pas continu : pour économiser la batterie, le GPS enregistrait une séquence d’une minute avec une position par seconde, suivi d’une pause de 5 minutes. C’est pour cela que dans l’animation, des séquences de thermiques sont interrompues par des montées qui semblent rectilignes: ce sont en fait des données manquantes, l’oiseau continuant son vol en spirales entre  deux séquences enregistrées.




Surprise n° 3 : on peut observer des balbuzards méditerranéens… n’importe où en Europe.

Maintenant, nous explorons les comportements érratiques de deux jeunes femelles (italiennes) lors de leur 2ème printemps (3 ans après leur naissance, BLEU et ROUGE) et 3ème printemps (4 ans, ROUGE). Ces comportements hors normes sont similaires à ceux relatés pour les posts précédents sur les aigles de Bonelli et les aigles royaux.
Figure 2: Mouvements erratiques de balbuzards pêcheurs de Méditerranée lors de leur 2ème printemps
Le premier individu, marqué poussin en 2014 à Maremma (Fig. 2: BLEU), a passé sa première année 2015 jusque mars 2016 en Sicile. Le 11/03/2016, il a retraversé la mer plein nord pour rejoindre Rome. Mais il n’est pas rentré vers son site de naissance: il a continué à longer les Appenins, puis bifurqué vers l’ouest à Gènes, mais finalement est reparti vers l’ouest en traversant la Plaine du Pô jusque Venise (22 mars). Il ne s’y est pas attardé : reparti vers Gènes, puis Milan, Turin, bloqué par les Alpes… redescendu vers Monaco, il a longé la côte jusqu'à la Camargue (domaine de la Tour du Valat le 7 avril). Changement de cap et retour vers l’est : Nice, Gènes, Florence, Venise … contournement de la Mer Adriatique, passage en Slovénie, Croatie, puis plein nord et franchissement des Alpes: survol de Zagreb le 16/04, puis Vienne le lendemain. Pause d’une journée au lac de Neusiedlersee, à la frontière hongroise, avant de repartir vers l’ouest et contourner les Alpes par le Nord par l’Autriche, la Bavière, la Suisse (survol de Genève le 05/05). Là, il reprend vers le sud, en passant au dessus de Grenoble et Gap le même jour. Le lendemain, poursuite du voyage via Sisteron pour passer la nuit au Marais du Vigueirat en Camargue. Il longe le Languedoc et passe en Espagne au col du Perthus le 13/05, pour repasser les Pyrénées vers Luchon le 16/05 et filer plein nord jusque Limoge qu’il survole le 21/05. Courte pause d’une journée avant de redescendre et rejoindre Montpellier le 24/05 et revenir sur ses pas vers l’est. Il repasse Monaco et Gènes le lendemain et rejoint un lac dans les Appenins. Malheureusement son histoire s’arrête le 2/06, sans que nous connaissions son devenir.

Le deuxième exemple (Fig. 2: ROUGE) est une femelle marquée poussin en juin 2016 en Toscane. Elle a passé sa première année (2017) en Sardaigne, qu’elle a quitté le 29/03/2018 en passant par la Corse. Après avoir rejoint Gènes, puis Venise, elle a gagné la côte croate le 03/04 jusqu’au même endroit que sa prédécesseuse. Elle a relongé la côte jusqu’à Trieste et rejoint Vienne le 09/04. De là elle a poursuivi jusqu’en République Tchèque, puis Munich, la Suisse avant de retraverser les Alpes par les Grisons. Elle est redescendue par le Appenins jusqu'à la Mer Adriatique à hauteur de Rome et remonter jusqu’au Delta du Pô le 23/04. Après 3 jours, elle repart vers la France, via Nice puis remontant la vallée du Rhone jusqu'à Lyon (29/04). Elle redescend vers la Durance et stationne un mois vers Gap. Puis elle repart vers le sud et revient en Italie jusqu’au Delta du Pô et le centre de l’Italie pour le reste de l’année 2018. En mars 2019, elle refait un tour de l’Adriatique en 10 jours: Venise, Slovénie, Croatie, Serbie, jusque Sarajevo puis retour direct à Rome. Le 21/03/2019, un nouveau périple commence: Gènes, passage des Alpes au Mercantour, Marseille et presque à Toulouse le 25/03. Puis après une boucle, elle repart vers le nord par le Rhône, la Suisse (Berne le 29/03), Allemagne, Strasbourg (31/03) et stationnement entre Verdun et Sedan. Après un court voyage en Champagne-Ardennes, elle repart vers le nord: Liège puis Amsterdam le 15/04, puis Berlin le 20/04, où elle restera jusqu’au 10/07. Enfin elle repart au sud, par Prague (11/07) puis Venise et le Delta du Pô le 15/07, où son suivi s’est arrêté le 30/07/2019.



Ces deux exemples semblent illustrer le besoin d’exploration de ces jeunes oiseaux immatures, en quête d’un site de reproduction. Il se pourrait qu’ils aient besoin de voyager pour se faire une « carte mentale » à très large échelle de leur environnement. Notez qu’il s’agissait de deux femelles, et chez les rapaces, ce sont en général les femelles qui dispersent le plus loin de leur site de naissance. D’ailleurs depuis l’été 2018, une femelle née en Corse se reproduit en Aquitaine… En conclusion, parmi les nombreux balbuzards observés en France lors des migrations, certains sont des oiseaux appartenant à la petite populations méditerranéenne, vulnérable.


Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les articles correspondants aux études citées:

Rédacteurs: Olivier Duriez, Flavio Monti et Jean-Marie Dominici