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vendredi 24 avril 2020

Comportements migratoires inattendus chez les balbuzards pêcheurs méditerranéens révélés par la télémétrie

Jeune balbuzard pêcheur avec balise télémétrique (O. Duriez)
Depuis 2013, nous effectuons des suivis télémétriques de balbuzards pêcheurs autour de la Méditerranée, en nous intéressant essentiellement aux oiseaux nichant en Corse, et ceux issus de la réintroduction dans le Parc Naturel de la Maremma, en Toscane (Italie). Ce programme de recherche est porté par Flavio Monti, dans le cadre de sa thèse de doctorat encadrée par deux chercheurs français (Olivier Duriez et David Grémillet, du Centre d'Ecologie Fonctionnelle et Evolutive) et deux chercheurs italiens (Leonida Fusani, Univ. de Ferrara, Andrea Sforzi, Museum de Grosetto), et soutenu par le conservateur de la Réserve Naturelle Nationale de Scandola, Jean-Marie Dominici.

Nous avons pu mettre en évidence de nombreux éléments nouveaux sur les comportements migratoires et l’écologie spatiale en hiver et en période de reproduction (voir Références), et un article de diffusion scientifique, publié dans Ornithos (Monti et al 2017).

Nous revenons ici sur quelques faits surprenants et anecdotes avec quelques morceaux choisis issus de la cinquantaine d’oiseaux marqués entre 2013 et 2020.

Surprise n°1 : la pleine mer n’est pas un obstacle pour les balbuzards.
Même si les balbuzards méditerranéens n’effectuent pas en général de longues migrations comme leurs congénères d’Europe continentale vers l’Afrique de l’Ouest, ils s’éparpillent volontiers autour du bassin Méditerranéen (avec 30-50% des adultes qui sont résidents et restent près de leurs nids). Dès la première année de suivi, en 2013, nous avons été impressionnés par les déplacements au-dessus de la pleine mer.
Figure 1: Mouvements de balbuzards pêcheurs de Méditerranée (noir: femelle adulte; jaune: jeune/immature)



Variantes de trajets entre lieux de reproduction et d'hivernage. Le premier exemple (Fig. 1: NOIR) concerne une femelle adulte, marquée en mars 2013 près de Galéria (Corse). Après son premier été en Corse, sur le littoral puis à l’intérieur des terres suite à l’échec de sa reproduction, elle est partie vers son site d’hivernage, près de Cadiz, en Andalousie (Espagne). Elle a effectué une longue traversée marine, en partant de la côte ouest de la Corse à 8:30 le 10/08/2013, pour arriver vers minuit à Majorque, y passer une journée puis repartir le 12/08 pour rejoindre la côte espagnole. Au retour, en mars 2014, elle est restée davantage dans les terres, jusqu’au Cap de Creus, à la frontière française, où elle a choisi de couper tout droit à travers le Golfe du Lion, pour rejoindre la Camargue, puis Marseille et retraverser la mer jusqu'à l’Ile d’Elbe, puis la Corse. A la fin de l’été 2014, elle a rejoint son quartier d’hiver espagnol mais en passant par la terre. Elle a rejoint la Côte d’Azur, vers San Remo, le 18/08/2014, et elle a entrepris de couper dans les terres par le Var, puis longer le littoral vers la Camargue, franchissant les Pyrénées par la Vallée d’Eyne le 21/08 à 9:30, pour arriver le 24/08 à 14:00 vers Cadiz. Son chemin de retour en mars 2015 a été assez semblable à celui de l’année précédente, surtout par la terre jusqu’à la Côte d’Azur. Les choix de l’itinéraire de traversée semblent en grande partie dictés par les conditions météorologiques, avec des vents porteurs en aout 2013, qui ont permis une traversée aisée, alors qu’en aout 2014, les vents étaient moins favorables.

Le deuxième exemple (en JAUNE ci-dessus) concerne un jeune oiseau, marqué dans le Golfe de Porto (Corse) en juin 2014. Le 16/08/2014, il est parti plein sud, mais par la mer, pour rejoindre la Sardaigne, y faire un petit tour et gagner la côte algérienne le 20/08. Il a passé tout son premier hiver près de son point d’arrivée, vers El Kala, hormis quelques semaines plus à l’ouest. Mais contrairement à la plupart des jeunes qui passent leur premier été sur leur site d’hivernage, il a regagné la Corse via la Sardaigne dès juin 2015. Après un rapide tour de Corse, il a stationné vers Porto-Vecchio de juillet à novembre 2015. Et le 22/11/2015, il est redescendu vers le même site d’hivernage en Algérie, en passant par la Tunisie. Le 29/03/2016, il est reparti vers le nord, en traversant la Sardaigne à toute vitesse et retrouver son site de naissance le 31/03, soit 2 ans après sa naissance. En avril 2016, il a fréquenté la côte nord-ouest de la Corse, avec une escapade de 3 jours sur la côte d’Azur, entre Nice et Marseille en passant par Port-Cros. Puis entre mai et octobre 2016, il a fait de multiples aller-retours entre le secteur de Scandola et Porto-Vecchio, en Corse, avant de regagner son site d’hivernage algérien le 28/10/2016.

Surprise n°2 : les balbuzards parviennent à prendre des thermiques en pleine mer
Ces multiples traversées au-dessus de la mer ont éveillé notre curiosité. En effet, même si les
balbuzards sont inféodés au milieu aquatique, ils sont observés en grand nombre sur les cols Pyrénéens en migration active. Nous pensions que la migration au-dessus de la mer devait s’effectuer en majorité en vol battu, à basse altitude. En 2017, profitant d’une nouvelle génération de GPS permettant d’enregistrer des séquences à haute résolution, en 3D, nous avons équipé 5 jeunes oiseaux au nid en Italie. A notre grande surprise, ces 5 jeunes ont tous franchi des bras de mer de plusieurs centaines de km, en prenant régulièrement des ascendances thermiques, caractérisées par des séquences de vol en spirale, typique des grands planeurs. Les oiseaux ont parfois pu gagner des altitudes de 700 m au dessus de la mer grâce à ces thermiques, mais en maintenant des battements d’ailes réguliers (déterminés grâce à d’autres capteurs accélérométriques). Une analyse plus poussée des conditions environnementales a montré que la présence de thermiques était conditionnée par des conditions particulières, avec une température de la mer supérieure à celle de l’air, générant ainsi des courants ascendants par convection thermique (Duriez et al 2018 Biology Letters). Ces courants ascendants marins demeurent bien plus faibles que ceux pris sur terre. Mais cette découverte reste une première chez les rapaces, car le comportement de prises d’ascendances thermiques pélagiques n’avait été décrit jusque-là que chez les frégates en milieu tropical et chez quelques goélands.

L’animation ci-dessous montre le vol d’un jeune oiseau entre l’Ile de Montecristo, près de la côte italienne, et la Corse. Notez que l’enregistrement des positions n’est pas continu : pour économiser la batterie, le GPS enregistrait une séquence d’une minute avec une position par seconde, suivi d’une pause de 5 minutes. C’est pour cela que dans l’animation, des séquences de thermiques sont interrompues par des montées qui semblent rectilignes: ce sont en fait des données manquantes, l’oiseau continuant son vol en spirales entre  deux séquences enregistrées.




Surprise n° 3 : on peut observer des balbuzards méditerranéens… n’importe où en Europe.

Maintenant, nous explorons les comportements érratiques de deux jeunes femelles (italiennes) lors de leur 2ème printemps (3 ans après leur naissance, BLEU et ROUGE) et 3ème printemps (4 ans, ROUGE). Ces comportements hors normes sont similaires à ceux relatés pour les posts précédents sur les aigles de Bonelli et les aigles royaux.
Figure 2: Mouvements erratiques de balbuzards pêcheurs de Méditerranée lors de leur 2ème printemps
Le premier individu, marqué poussin en 2014 à Maremma (Fig. 2: BLEU), a passé sa première année 2015 jusque mars 2016 en Sicile. Le 11/03/2016, il a retraversé la mer plein nord pour rejoindre Rome. Mais il n’est pas rentré vers son site de naissance: il a continué à longer les Appenins, puis bifurqué vers l’ouest à Gènes, mais finalement est reparti vers l’ouest en traversant la Plaine du Pô jusque Venise (22 mars). Il ne s’y est pas attardé : reparti vers Gènes, puis Milan, Turin, bloqué par les Alpes… redescendu vers Monaco, il a longé la côte jusqu'à la Camargue (domaine de la Tour du Valat le 7 avril). Changement de cap et retour vers l’est : Nice, Gènes, Florence, Venise … contournement de la Mer Adriatique, passage en Slovénie, Croatie, puis plein nord et franchissement des Alpes: survol de Zagreb le 16/04, puis Vienne le lendemain. Pause d’une journée au lac de Neusiedlersee, à la frontière hongroise, avant de repartir vers l’ouest et contourner les Alpes par le Nord par l’Autriche, la Bavière, la Suisse (survol de Genève le 05/05). Là, il reprend vers le sud, en passant au dessus de Grenoble et Gap le même jour. Le lendemain, poursuite du voyage via Sisteron pour passer la nuit au Marais du Vigueirat en Camargue. Il longe le Languedoc et passe en Espagne au col du Perthus le 13/05, pour repasser les Pyrénées vers Luchon le 16/05 et filer plein nord jusque Limoge qu’il survole le 21/05. Courte pause d’une journée avant de redescendre et rejoindre Montpellier le 24/05 et revenir sur ses pas vers l’est. Il repasse Monaco et Gènes le lendemain et rejoint un lac dans les Appenins. Malheureusement son histoire s’arrête le 2/06, sans que nous connaissions son devenir.

Le deuxième exemple (Fig. 2: ROUGE) est une femelle marquée poussin en juin 2016 en Toscane. Elle a passé sa première année (2017) en Sardaigne, qu’elle a quitté le 29/03/2018 en passant par la Corse. Après avoir rejoint Gènes, puis Venise, elle a gagné la côte croate le 03/04 jusqu’au même endroit que sa prédécesseuse. Elle a relongé la côte jusqu’à Trieste et rejoint Vienne le 09/04. De là elle a poursuivi jusqu’en République Tchèque, puis Munich, la Suisse avant de retraverser les Alpes par les Grisons. Elle est redescendue par le Appenins jusqu'à la Mer Adriatique à hauteur de Rome et remonter jusqu’au Delta du Pô le 23/04. Après 3 jours, elle repart vers la France, via Nice puis remontant la vallée du Rhone jusqu'à Lyon (29/04). Elle redescend vers la Durance et stationne un mois vers Gap. Puis elle repart vers le sud et revient en Italie jusqu’au Delta du Pô et le centre de l’Italie pour le reste de l’année 2018. En mars 2019, elle refait un tour de l’Adriatique en 10 jours: Venise, Slovénie, Croatie, Serbie, jusque Sarajevo puis retour direct à Rome. Le 21/03/2019, un nouveau périple commence: Gènes, passage des Alpes au Mercantour, Marseille et presque à Toulouse le 25/03. Puis après une boucle, elle repart vers le nord par le Rhône, la Suisse (Berne le 29/03), Allemagne, Strasbourg (31/03) et stationnement entre Verdun et Sedan. Après un court voyage en Champagne-Ardennes, elle repart vers le nord: Liège puis Amsterdam le 15/04, puis Berlin le 20/04, où elle restera jusqu’au 10/07. Enfin elle repart au sud, par Prague (11/07) puis Venise et le Delta du Pô le 15/07, où son suivi s’est arrêté le 30/07/2019.



Ces deux exemples semblent illustrer le besoin d’exploration de ces jeunes oiseaux immatures, en quête d’un site de reproduction. Il se pourrait qu’ils aient besoin de voyager pour se faire une « carte mentale » à très large échelle de leur environnement. Notez qu’il s’agissait de deux femelles, et chez les rapaces, ce sont en général les femelles qui dispersent le plus loin de leur site de naissance. D’ailleurs depuis l’été 2018, une femelle née en Corse se reproduit en Aquitaine… En conclusion, parmi les nombreux balbuzards observés en France lors des migrations, certains sont des oiseaux appartenant à la petite populations méditerranéenne, vulnérable.


Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les articles correspondants aux études citées:

Rédacteurs: Olivier Duriez, Flavio Monti et Jean-Marie Dominici

lundi 20 avril 2020

Impact des parcs éoliens et erratisme chez l'Aigle royal: exploration par vidéos 3D modélisées à partir de données GPS


Aigle royal avec émetteur GPS/3D (Photo: J-N Dacher)
Le programme de suivi de l’Aigle royal par marquage a débuté en 2012 (programme personnel n°579, sous la responsabilité de Christian Itty). Un volet d'écologie spatiale conséquent (au travers du déploiement d’émetteurs GPS) est compris dans ce programme. Il a commencé avec le marquage d’adultes en 2014, notamment dans un objectif de conservation afin d’étudier les impacts de l’important développement éolien dans le sud du Massif Central. En 2016, le panel d’individus suivis a été complété grâce à la pose d’émetteurs GPS sur des juvéniles. Les zones d'études ont été diversifiées en ajoutant des oiseaux de la Drôme et des Hautes Alpes. Grace à la présence de ces 3 zones de suivi complémentaires et reliées entre elles (cf. échanges d’individus entre ces zones), nous pouvons suivre les aigles royaux sur tout leur continuum écologique, des premiers reliefs de basse altitude languedociens, quasiment en bordure de la Méditerranée, jusqu’aux plus hauts sommets alpins. Cette étude révèle la diversité de milieux utilisés par l’espèce, et permet d’appréhender les problèmes de cohabitation avec les activités humaines (p. ex. coût énergétique du vol et risques liés aux éoliennes et électrocutions dans le Massif Central et la Drôme, électrocution et percussion sur le réseau électrique dans les Hautes Alpes). L’ampleur spatiale et numérique du suivi assure une haute généricité des résultats pour l’espèce.

Depuis 2014, 56 oiseaux ont été marqués avec des GPS dans le massif central (14 adultes  et 42 juvéniles/erratiques), 15 oiseaux dans la Drôme (15 juvéniles) et 25 oiseaux dans les Hautes Alpes (9 adultes et 16 juvéniles/erratiques) grâce à une collaboration pour ce dernier département avec le Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive (Aurélien Besnard, Arzhela Hemery) et RTE-Réseau de Transport d'Electricité. La base de données télémétrique contient actuellement plus de 25 millions de localisations GPS pour ces 96 oiseaux toutes zones et catégories d’âges confondues. Certains oiseaux sont suivis depuis plus de 7 ans et ont fourni plusieurs millions de localisations, avec un suivi fonctionnel tous les jours sur tout ce pas de temps. Pas mal pour des émetteurs de 35-50 grammes (soit entre 0,5 et 1,4% du poids de l’oiseau selon son sexe) ! Toutes ces données sont sauvegardées, archivées et gérées depuis le départ grâce à un stockage sur la plateforme Movebank.

La technologie actuelle permet de descendre à des intervalles de programmation et d’acquisition des données de localisation toutes les secondes, parfois en continu sur toute une journée ou sur des périodes prédéterminées (temporelles et/ou géographiques). Véritable révolution technologique, ce grain très fin dans les données permet d’investiguer des champs comportementaux ignorés jusque-là.

Nous pouvons désormais regarder en finesse les choix et les comportements des oiseaux dans leurs déplacements en 3D (les émetteurs GPS fournissant longitude, latitude, altitude et vitesse). Il y a et aura encore un gros travail d’analyses du volume conséquent de données obtenues pour généraliser tout cela, vérifier/corriger les altitudes, etc…, (et c’est un aspect plus qu’important, à ne pas négliger/sous-estimer dans ce type de programme !). Mais les premiers résultats sont d’ores et déjà très instructifs (voir Péron et al. 2017). 

Afin de visualiser ces données de manière simple et intuitive, vous trouverez ci-dessous des exemples de modélisations en 3D qui peuvent être produits à partir de ce type de suivi. Sur toutes les phases de vols présentées ci-après, l’acquisition du GPS est de 1 point/seconde. Vous pouvez faire varier les vitesses de défilement de ces vidéos de quelques minutes d’animation 3D grâce au curseur de vitesse en bas à gauche de l’écran (vitesse idéale 8-16x en général). Vous pouvez aussi afficher les paramètres plus détaillés enregistrés par les émetteurs (altitude, vitesse, durée, heure…). N’hésitez pas à changer l’angle de vue à l’aide de votre souris, pour mieux percevoir les déplacements en 3D.

Comportements d’aigles royaux adultes face à un parc éolien
Vol n°1. L’aigle quitte son perchoir dans un versant, orbe et prend de l’altitude puis contourne la première ligne d’éoliennes. Arrivé à une altitude suffisante, il prend l’intervalle entre les deux lignes de turbines, passe entre les turbines, puis retourne se percher dans le versant d’en face. A noter que c’est sur ce parc éolien qu’a été documenté à l’été 2017 le premier cas de collision d’un aigle royal erratique avec une éolienne en France (détecté et localisé grâce à son GPS; voir l'article dédié sur France-Nature Environnement Languedoc-Roussillon).

Vol n°2 (même individu, même site que pour le vol n°1). L’aigle arrive en vol et longe le parc éolien. Il file et vient parader en limite de son territoire. Par rapport au vol n°1, l’efficacité dans les prises de thermiques est beaucoup plus importante (regardez les gains importants d’altitudes dans les orbes, probablement dû à de meilleures conditions météo). Remarquez aussi qu’à cette résolution, on distingue parfaitement les festons (parades nuptiales, vols en courbes et remontées en pointe) ! L’aigle après avoir marqué sa limite de territoire revient vers le parc éolien. Il exploite encore une fois l’espace à l’entrée entre les deux lignes de turbines, mais cette fois il fait demi-tour à l’approche des éoliennes pour finalement repartir d’où il vient et aller se percher à nouveau à flanc de colline.

Vol n°3 (même individu, autre parc éolien). Ce territoire d’aigle est impacté par plusieurs projets éoliens au sein de son domaine vital (plus de détails dans Itty 2017, Itty & Duriez 2018). L’aigle parcourt en vol le flanc de versant au sommet duquel sont implantées les turbines. Il fait de nombreux allers-retours mais ne gagne quasiment pas d’altitude. Après s’être décalé vers la pente puis avoir orbé et gagné un peu d’altitude, il revient le long de la ligne sommitale mais quasiment à la même altitude qu’à son départ. Nouvelles séquences d’allers-retours le long des éoliennes à la cime des arbres, très proche des turbines. Finalement, il évite de traverser la ligne d’éoliennes, bien qu’il y ait  de très belles zones ouvertes de chasse en arrière. Il choisit de longer la ligne d’éoliennes, puis gagne les espaces ouverts au sud du parc éolien. Il finit par se percher dans un bosquet d’arbres. A noter que ce parc éolien a été installé sur une zone où l’oiseau avait l’habitude de venir se percher dans les arbres (surveillance du territoire, affut pour départ en chasse), ce site étant le point culminant du sud de son domaine vital et une de ses meilleures zone de chasse. Sur ce même parc, un vautour moine a percuté une éolienne en début d’année 2020 (détails dans le communiqué de la Ligue de Protection des Oiseaux).

Comportements de jeunes aigles royaux en phase d’erratisme.

Vol n°4. Nous suivons la jeune aigle femelle Madières, âgée d’un an et demi (née en 2018 dans l’Hérault), lors une phase d’erratisme similaire à ceux des aigles de Bonelli présentés récemment sur le blog. Lors de ce long déplacement, l’oiseau quitte l’Hérault, traverse tout le département de l’Aude en direction des Pyrénées. Cette séquence illustre idéalement les choix de trajectoires et les types de vol: les différentes phases de prises d’ascendances, les orbes, les vols glissés, les vols de prospection…. On y observe même le survol à très haute altitude de la plaine de l’Aude, puis l’utilisation du relief une fois arrivée dans les Corbières.

Vol n°5. Madières évolue maintenant au cœur du Massif Central, dans des paysages complètement différents, traversant les causses aveyronnais, les vallées cévenoles, le Causse Méjean puis les montagnes lozériennes, où elle se perchera sur le Mont Lozère. A nouveau, nous découvrons les choix de vol adoptés par l’aigle pour franchir les différents reliefs.

En plus de pouvoir travailler sur la configuration des domaines vitaux d’adultes et l’impact des projets situés en leur sein, les données obtenues sur les jeunes pendant leur période d’erratisme (vols 4 et 5) permettront d’identifier les zones utilisées en priorité par les individus non cantonnés lors de leurs déplacements et/ou leurs stationnements (hot spots de fréquentation par les aigles erratiques) à l’échelle de l’ensemble des massifs montagneux français. Cela permettra de mieux appréhender les impacts potentiels de différents projets d’infrastructures, et améliorer notre capacité à préserver l’espace aérien nécessaire pour la conservation de cette espèce qui, bien qu’en augmentation, demeure localisée, sensible et emblématique.

Pour en savoir plus:
 
Rédacteur: Christian Itty

Aigle royal avec émetteur GPS/3D (Photo: E. Hérault)

samedi 18 avril 2020

Erratisme des jeunes aigles de Bonelli: les voyages exceptionnels de jeunes de 2019


Aigle de Bonelli juvénile avec balise GPS (photo: G. Fréchet)
Les voyages sans pétrole forment la jeunesse.

Le programme d'étude par baguage de population d'Aigle de Bonelli de France a débuté en 1990 et a permis depuis cette date de baguer plus de 95% des jeunes nés en France. Il s'est enrichi en 2017 d'un programme de suivi télémétrique pour une durée de 3 saisons. Ce suivi télémétrique est inscrit dans le Plan National d’ActionsAigle de Bonelli comme action de priorité 1, et est autorisé dans le programme personnel de baguage validé par le Centre deRecherches sur la Biologie des Populations d’Oiseaux (CRBPO), et placé sous la responsabilité de Cécile Ponchon (Conservatoire d'Espaces Naturels Provence-Alpes-Côte d'Azur).
L’objectif est d’étudier la période de dispersion, voire de cantonnement, des jeunes aigles après le départ de leur site de naissance. En effet, en dehors de la fréquentation de la zone Crau/Camargue historiquement connues à travers le contrôle de nombreux individus, peu de connaissances sont disponibles dans ce processus de dispersion, même si des contrôles de bagues ont eu lieu dans toutes les régions françaises à l'exception de la Bretagne mais également en Espagne et au Portugal et des observations jusqu'au Danemark. Par ailleurs, étant donné le fort risque de mortalité des jeunes individus lors de leurs premières années, ce suivi a également pour objectif de mieux connaitre les causes de mortalité et préciser les secteurs géographiques les plus ‘accidentogènes’.

En 2019, 18 juvéniles ont été équipés de balises GPS Ornitela par Alain Ravayrol et Victor Garcia Matarranz. Les secteurs majoritairement fréquentés par les jeunes aigles équipés en 2019 restent la zone d’erratisme Crau/Camargue et la zone de répartition de l’espèce, ainsi que le sud-ouest de la Frrance et la Catalogne. Parmi ces oiseaux, deux individus ont toutefois réalisé des explorations plus lointaines qui se poursuivent encore au-delà de nos frontières dans toutes sortes de directions, justifiant ainsi bien le terme d'erratisme pour ces comportementaux d’exploration spatiale en période immature. Nous vous présentons ci-après le périple de ces deux errants hors norme.

Une femelle baguée poussin dans l’Aude a quitté le territoire de ses parents le 15 septembre. Après avoir suivi l’avant relief pyrénéens jusqu’à Pau qu’elle a atteint le 17 septembre, elle a traversé les Pyrénées, se dirigeant plein sud vers Valence (Espagne), puis longeant la côte jusqu’à Tarifa qu’elle a rejoint le 26 septembre. Elle a ensuite exploré la province de Cadiz avant de traverser le détroit de Gibraltar le 15 octobre. Elle a continué plein sud jusqu’au nord de l’Algérie qu’elle a atteint le 17 octobre avant de remonter au nord du Maroc puis de retraverser le détroit le 5 novembre. Les observateurs de la migration à Tarifa mentionnent régulièrement le passage d'aigles de Bonelli juvéniles mais il s'agit là de la première mention d'un oiseau né en France. Par la suite, elle passe l'hiver au nord de Tarifa et entreprend son retour à partir du 22 février le long de la frontière avec le Portugal, le long des côtes Cantabriques et du pays basque. Elle passe la frontière le 8 mars, traverse la France jusqu'aux côtes normandes et remonte jusqu'à Calais, d'où elle voit peut être Douvres, mais finalement, elle ira faire une courte incursion en Belgique le 18 mars. Entre le 31 mars et le 15 avril, elle entreprend un aller/retour entre Calais et la pointe du Finistère, en longeant la côte. Enfin les 16 et 17 avril elle fait un passage remarqué à travers la Belgique jusqu'à la frontière avec les Pays-Bas et retour dans le Nord.

Une femelle baguée poussin dans le Gard a quitté son territoire de naissance le 17 août en direction du nord. Elle a atteint le nord des Monts d’Ardèche, puis est revenue en Camargue gardoise le 22 août. Le 26 août elle prend la direction de l’ouest pour gagner l’Aveyron où elle fait étape vers Belmont-sur-Rance jusqu'au 14 septembre. Elle continue alors par un long séjour dans les Landes jusqu'au 06 février 2020. Elle passe à travers les mailles des palombières et prend la direction du nord jusque dans les Ardennes, via Chateauroux. Le 22 mars, elle traverse la Belgique jusqu'à Bruges, puis traverse les Pays-Bas vers l'est jusqu'à la frontière allemande. Elle bifurque alors vers le nord jusqu'en mer de Wadden. Elle retourne à Charleville Mézières le 30 mars, passe au sud de Paris le 1er avril, atteint la Manche le 4, revient jusqu'à Fontainebleau le 9, puis traverse la Belgique, le Luxembourg, l'Allemagne vers le nord, traversant l'Elbe le 16 avril ! Elle atteint ce jour (17 avril) le nord du Danemark !


Suite, au prochain épisode… !