vendredi 24 avril 2020

Comportements migratoires inattendus chez les balbuzards pêcheurs méditerranéens révélés par la télémétrie

Jeune balbuzard pêcheur avec balise télémétrique (O. Duriez)
Depuis 2013, nous effectuons des suivis télémétriques de balbuzards pêcheurs autour de la Méditerranée, en nous intéressant essentiellement aux oiseaux nichant en Corse, et ceux issus de la réintroduction dans le Parc Naturel de la Maremma, en Toscane (Italie). Ce programme de recherche est porté par Flavio Monti, dans le cadre de sa thèse de doctorat encadrée par deux chercheurs français (Olivier Duriez et David Grémillet, du Centre d'Ecologie Fonctionnelle et Evolutive) et deux chercheurs italiens (Leonida Fusani, Univ. de Ferrara, Andrea Sforzi, Museum de Grosetto), et soutenu par le conservateur de la Réserve Naturelle Nationale de Scandola, Jean-Marie Dominici.

Nous avons pu mettre en évidence de nombreux éléments nouveaux sur les comportements migratoires et l’écologie spatiale en hiver et en période de reproduction (voir Références), et un article de diffusion scientifique, publié dans Ornithos (Monti et al 2017).

Nous revenons ici sur quelques faits surprenants et anecdotes avec quelques morceaux choisis issus de la cinquantaine d’oiseaux marqués entre 2013 et 2020.

Surprise n°1 : la pleine mer n’est pas un obstacle pour les balbuzards.
Même si les balbuzards méditerranéens n’effectuent pas en général de longues migrations comme leurs congénères d’Europe continentale vers l’Afrique de l’Ouest, ils s’éparpillent volontiers autour du bassin Méditerranéen (avec 30-50% des adultes qui sont résidents et restent près de leurs nids). Dès la première année de suivi, en 2013, nous avons été impressionnés par les déplacements au-dessus de la pleine mer.
Figure 1: Mouvements de balbuzards pêcheurs de Méditerranée (noir: femelle adulte; jaune: jeune/immature)



Variantes de trajets entre lieux de reproduction et d'hivernage. Le premier exemple (Fig. 1: NOIR) concerne une femelle adulte, marquée en mars 2013 près de Galéria (Corse). Après son premier été en Corse, sur le littoral puis à l’intérieur des terres suite à l’échec de sa reproduction, elle est partie vers son site d’hivernage, près de Cadiz, en Andalousie (Espagne). Elle a effectué une longue traversée marine, en partant de la côte ouest de la Corse à 8:30 le 10/08/2013, pour arriver vers minuit à Majorque, y passer une journée puis repartir le 12/08 pour rejoindre la côte espagnole. Au retour, en mars 2014, elle est restée davantage dans les terres, jusqu’au Cap de Creus, à la frontière française, où elle a choisi de couper tout droit à travers le Golfe du Lion, pour rejoindre la Camargue, puis Marseille et retraverser la mer jusqu'à l’Ile d’Elbe, puis la Corse. A la fin de l’été 2014, elle a rejoint son quartier d’hiver espagnol mais en passant par la terre. Elle a rejoint la Côte d’Azur, vers San Remo, le 18/08/2014, et elle a entrepris de couper dans les terres par le Var, puis longer le littoral vers la Camargue, franchissant les Pyrénées par la Vallée d’Eyne le 21/08 à 9:30, pour arriver le 24/08 à 14:00 vers Cadiz. Son chemin de retour en mars 2015 a été assez semblable à celui de l’année précédente, surtout par la terre jusqu’à la Côte d’Azur. Les choix de l’itinéraire de traversée semblent en grande partie dictés par les conditions météorologiques, avec des vents porteurs en aout 2013, qui ont permis une traversée aisée, alors qu’en aout 2014, les vents étaient moins favorables.

Le deuxième exemple (en JAUNE ci-dessus) concerne un jeune oiseau, marqué dans le Golfe de Porto (Corse) en juin 2014. Le 16/08/2014, il est parti plein sud, mais par la mer, pour rejoindre la Sardaigne, y faire un petit tour et gagner la côte algérienne le 20/08. Il a passé tout son premier hiver près de son point d’arrivée, vers El Kala, hormis quelques semaines plus à l’ouest. Mais contrairement à la plupart des jeunes qui passent leur premier été sur leur site d’hivernage, il a regagné la Corse via la Sardaigne dès juin 2015. Après un rapide tour de Corse, il a stationné vers Porto-Vecchio de juillet à novembre 2015. Et le 22/11/2015, il est redescendu vers le même site d’hivernage en Algérie, en passant par la Tunisie. Le 29/03/2016, il est reparti vers le nord, en traversant la Sardaigne à toute vitesse et retrouver son site de naissance le 31/03, soit 2 ans après sa naissance. En avril 2016, il a fréquenté la côte nord-ouest de la Corse, avec une escapade de 3 jours sur la côte d’Azur, entre Nice et Marseille en passant par Port-Cros. Puis entre mai et octobre 2016, il a fait de multiples aller-retours entre le secteur de Scandola et Porto-Vecchio, en Corse, avant de regagner son site d’hivernage algérien le 28/10/2016.

Surprise n°2 : les balbuzards parviennent à prendre des thermiques en pleine mer
Ces multiples traversées au-dessus de la mer ont éveillé notre curiosité. En effet, même si les
balbuzards sont inféodés au milieu aquatique, ils sont observés en grand nombre sur les cols Pyrénéens en migration active. Nous pensions que la migration au-dessus de la mer devait s’effectuer en majorité en vol battu, à basse altitude. En 2017, profitant d’une nouvelle génération de GPS permettant d’enregistrer des séquences à haute résolution, en 3D, nous avons équipé 5 jeunes oiseaux au nid en Italie. A notre grande surprise, ces 5 jeunes ont tous franchi des bras de mer de plusieurs centaines de km, en prenant régulièrement des ascendances thermiques, caractérisées par des séquences de vol en spirale, typique des grands planeurs. Les oiseaux ont parfois pu gagner des altitudes de 700 m au dessus de la mer grâce à ces thermiques, mais en maintenant des battements d’ailes réguliers (déterminés grâce à d’autres capteurs accélérométriques). Une analyse plus poussée des conditions environnementales a montré que la présence de thermiques était conditionnée par des conditions particulières, avec une température de la mer supérieure à celle de l’air, générant ainsi des courants ascendants par convection thermique (Duriez et al 2018 Biology Letters). Ces courants ascendants marins demeurent bien plus faibles que ceux pris sur terre. Mais cette découverte reste une première chez les rapaces, car le comportement de prises d’ascendances thermiques pélagiques n’avait été décrit jusque-là que chez les frégates en milieu tropical et chez quelques goélands.

L’animation ci-dessous montre le vol d’un jeune oiseau entre l’Ile de Montecristo, près de la côte italienne, et la Corse. Notez que l’enregistrement des positions n’est pas continu : pour économiser la batterie, le GPS enregistrait une séquence d’une minute avec une position par seconde, suivi d’une pause de 5 minutes. C’est pour cela que dans l’animation, des séquences de thermiques sont interrompues par des montées qui semblent rectilignes: ce sont en fait des données manquantes, l’oiseau continuant son vol en spirales entre  deux séquences enregistrées.




Surprise n° 3 : on peut observer des balbuzards méditerranéens… n’importe où en Europe.

Maintenant, nous explorons les comportements érratiques de deux jeunes femelles (italiennes) lors de leur 2ème printemps (3 ans après leur naissance, BLEU et ROUGE) et 3ème printemps (4 ans, ROUGE). Ces comportements hors normes sont similaires à ceux relatés pour les posts précédents sur les aigles de Bonelli et les aigles royaux.
Figure 2: Mouvements erratiques de balbuzards pêcheurs de Méditerranée lors de leur 2ème printemps
Le premier individu, marqué poussin en 2014 à Maremma (Fig. 2: BLEU), a passé sa première année 2015 jusque mars 2016 en Sicile. Le 11/03/2016, il a retraversé la mer plein nord pour rejoindre Rome. Mais il n’est pas rentré vers son site de naissance: il a continué à longer les Appenins, puis bifurqué vers l’ouest à Gènes, mais finalement est reparti vers l’ouest en traversant la Plaine du Pô jusque Venise (22 mars). Il ne s’y est pas attardé : reparti vers Gènes, puis Milan, Turin, bloqué par les Alpes… redescendu vers Monaco, il a longé la côte jusqu'à la Camargue (domaine de la Tour du Valat le 7 avril). Changement de cap et retour vers l’est : Nice, Gènes, Florence, Venise … contournement de la Mer Adriatique, passage en Slovénie, Croatie, puis plein nord et franchissement des Alpes: survol de Zagreb le 16/04, puis Vienne le lendemain. Pause d’une journée au lac de Neusiedlersee, à la frontière hongroise, avant de repartir vers l’ouest et contourner les Alpes par le Nord par l’Autriche, la Bavière, la Suisse (survol de Genève le 05/05). Là, il reprend vers le sud, en passant au dessus de Grenoble et Gap le même jour. Le lendemain, poursuite du voyage via Sisteron pour passer la nuit au Marais du Vigueirat en Camargue. Il longe le Languedoc et passe en Espagne au col du Perthus le 13/05, pour repasser les Pyrénées vers Luchon le 16/05 et filer plein nord jusque Limoge qu’il survole le 21/05. Courte pause d’une journée avant de redescendre et rejoindre Montpellier le 24/05 et revenir sur ses pas vers l’est. Il repasse Monaco et Gènes le lendemain et rejoint un lac dans les Appenins. Malheureusement son histoire s’arrête le 2/06, sans que nous connaissions son devenir.

Le deuxième exemple (Fig. 2: ROUGE) est une femelle marquée poussin en juin 2016 en Toscane. Elle a passé sa première année (2017) en Sardaigne, qu’elle a quitté le 29/03/2018 en passant par la Corse. Après avoir rejoint Gènes, puis Venise, elle a gagné la côte croate le 03/04 jusqu’au même endroit que sa prédécesseuse. Elle a relongé la côte jusqu’à Trieste et rejoint Vienne le 09/04. De là elle a poursuivi jusqu’en République Tchèque, puis Munich, la Suisse avant de retraverser les Alpes par les Grisons. Elle est redescendue par le Appenins jusqu'à la Mer Adriatique à hauteur de Rome et remonter jusqu’au Delta du Pô le 23/04. Après 3 jours, elle repart vers la France, via Nice puis remontant la vallée du Rhone jusqu'à Lyon (29/04). Elle redescend vers la Durance et stationne un mois vers Gap. Puis elle repart vers le sud et revient en Italie jusqu’au Delta du Pô et le centre de l’Italie pour le reste de l’année 2018. En mars 2019, elle refait un tour de l’Adriatique en 10 jours: Venise, Slovénie, Croatie, Serbie, jusque Sarajevo puis retour direct à Rome. Le 21/03/2019, un nouveau périple commence: Gènes, passage des Alpes au Mercantour, Marseille et presque à Toulouse le 25/03. Puis après une boucle, elle repart vers le nord par le Rhône, la Suisse (Berne le 29/03), Allemagne, Strasbourg (31/03) et stationnement entre Verdun et Sedan. Après un court voyage en Champagne-Ardennes, elle repart vers le nord: Liège puis Amsterdam le 15/04, puis Berlin le 20/04, où elle restera jusqu’au 10/07. Enfin elle repart au sud, par Prague (11/07) puis Venise et le Delta du Pô le 15/07, où son suivi s’est arrêté le 30/07/2019.



Ces deux exemples semblent illustrer le besoin d’exploration de ces jeunes oiseaux immatures, en quête d’un site de reproduction. Il se pourrait qu’ils aient besoin de voyager pour se faire une « carte mentale » à très large échelle de leur environnement. Notez qu’il s’agissait de deux femelles, et chez les rapaces, ce sont en général les femelles qui dispersent le plus loin de leur site de naissance. D’ailleurs depuis l’été 2018, une femelle née en Corse se reproduit en Aquitaine… En conclusion, parmi les nombreux balbuzards observés en France lors des migrations, certains sont des oiseaux appartenant à la petite populations méditerranéenne, vulnérable.


Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les articles correspondants aux études citées:

Rédacteurs: Olivier Duriez, Flavio Monti et Jean-Marie Dominici

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