lundi 29 juin 2026

Les printemps chauds ou secs demeurent bénéfiques à la reproduction de la majorité des passereaux

 

Le Merle noir (Turdus merula),
l’une des 68 espèces de passereaux incluses dans les analyses.
(Crédits photo: Siyuan Zhao)
    Alors que la France connaît déjà une seconde vague de chaleur en ce début d’été 2026 et que les observations de juvéniles en détresse se multiplient, une étude publiée fin 2025 dans Global Ecology and Biogeography apporte un éclairage intéressant sur les effets moyens des conditions météorologiques printanières sur la reproduction des passereaux. En analysant 32 années de données STOC-Capture, couvrant plus de 300 000 captures de 68 espèces de passereaux réalisées par vous sur près de 300 sites, elle révèle que, sous le climat tempéré métropolitain, les printemps chauds et secs des dernières décennies continuent en moyenne de favoriser la reproduction des passereaux, du moins pour l’instant.

    Le consensus scientifique de longue date est que le succès reproducteur des passereaux sous climat tempéré est principalement contraint par l’exposition au froid, notamment lors de vagues de froid tardives. Les températures basses retardent la ponte, peuvent être létales pour les poussins et réduisent la disponibilité des insectes, à la base du régime alimentaire des passereaux au cours de leurs premières semaines de vie. Mais, avec le changement climatique, des épisodes locaux d’échec massif de reproduction liés à la chaleur excessive sont de plus en plus régulièrement observés, notamment en milieux urbains et agricoles, ouvrant la question plus globale d’un renversement progressif de la contrainte par le froid vers une contrainte par le chaud et le sec.

    Loin de contester ces observations, cette étude montre néanmoins qu’à l’échelle du territoire français, dans les habitats naturels documentés par le STOC capture (habitats forestiers et arbustifs, zone humide, etc.), les contraintes par le froid demeurent encore aujourd’hui prédominantes pour un large panel d’espèces de passereaux : les printemps plus chauds et plus secs restent globalement favorables au succès reproducteur, avec davantage de jeunes élevés jusqu’à l’envol par couple (Figure 1).

Figure 1 : Effet prédit des anomalies de températures (°C) sur la période mi-mars – mi-mai des années 1991-2022 sur la productivité des passereaux, sur trois catégories de sites classés selon leur température, depuis les sites les plus froids aux sites les plus chauds.

Jusqu’à quand ?

    L’étude identifie néanmoins des premiers signes d’essoufflement de cette dynamique, suggérant que les effets positifs moyens pourraient s’atténuer, voire s’inverser, dans un climat toujours plus chaud.

    Premièrement, dans les régions les plus chaudes du pays, les bénéfices d'un printemps plus chaud tendent déjà à disparaître : aucune augmentation significative de la productivité n'y est observée (Figure 1). Deuxièmement, les effets s’inversent en fin de printemps et en début d’été avec un léger effet négatif lorsque la période d’élevage des jeunes (mi-mai à mi-juillet) est particulièrement chaude. À ce titre, l'année 2026 constituera un test particulièrement intéressant pour suivre cette tendance. Enfin, toutes les espèces ne réagissent pas de la même manière. Les espèces adaptées aux climats froids ainsi que les migrateurs transsahariens, deux groupes déjà en fort déclin démographique en Europe, ne profitent déjà plus des printemps chauds et secs pour produire plus de jeunes, voire subissent d’ores et déjà des conséquences négatives (Figure 2).

    Cette étude constitue la première pièce d’un puzzle destiné à mieux comprendre les effets du réchauffement climatique printanier et estival en France sur la démographie des passereaux. Après l’étude de la reproduction, l’équipe s’attèle en ce moment à quantifier les effets des conditions météorologiques estivales sur la survie de ces oiseaux, pour comprendre pièce par pièce l’équation démographique des passereaux face au changement climatique.

Figure 2 : Variations prédite de productivité avec des conditions chaudes par rapport à des conditions froides, sur la première moitié (mi-mars – mi-mai ; à gauche) et la seconde moitié (mi-mai -  mi-juillet ; à droite) de la saison de reproduction pour 42 espèces de passereaux, avec une distinction par couleurs : à gauche, avec les espèces résidentes et migratrices courte-distance en bleu et les espèces longue-distance en rouge ; à droite, avec l’affinité thermique des espèces. 

Cette étude a été possible grâce à l’implication de centaines de bagueurs et bagueuses, aidé.e.s de leurs assistant.e.s, ainsi qu’au soutien continu du Muséum national d’Histoire naturelle, du Centre National de la Recherche Scientifique et de l’Office Français de la Biodiversité. 

Pour en savoir plus:

-        L’article scientifique: Thepault, A., T. Adenot, R. Lorrilliere, P. Cuchot, and P.-Y. Henry. 2025. “Warm or Dry Springs (Still) Boost the Reproduction of Most Temperate Songbirds.” Global Ecology and Biogeography 34, no. 10: e70138[PYH1]

-        Un article publié sur le blog du Muséum National d’Histoire Naturelle : https://www.mnhn.fr/fr/printemps-chauds-quelles-consequences-pour-les-oiseaux#:~:text=Le%20d%C3%A9clin%20des%20insectes%20impacte%20la%20survie%20des%20oiseaux&text=Bien%20que%20les%20printemps%20chauds,%C2%BB%2C%20pense%20l'%C3%A9cologue.

Rédacteur : Amaury Thepault

jeudi 19 mars 2026

Migration du Phragmite des joncs et connectivité des zones humides le long de la voie de migration est-atlantique

 

Une étude récemment publiée dans la revue Bird Study analyse l’utilisation des zones humides par le Phragmite des joncs (Acrocephalus schoenobaenus) lors de sa migration post-nuptiale le long de la voie de migration est-atlantique, depuis le nord de la France jusqu’à la façade espagnole du golfe de Gascogne.

 

Basée sur l’analyse de 32 années de données, impliquant 28 sites de baguage et 7 149 individus capturés au moins deux fois au cours d’une même saison sur un même site, cette étude examine la variation du taux de dépôt des réserves énergétiques (fuel deposition rate, FDR) au cours des haltes migratoires. 


Figure 1. Localisation des 28 zones humides disposant d’au moins 10 données de capture–recapture de Phragmites des joncs au cours d’une même année, utilisées pour estimer le taux de dépôt des réserves énergétiques lors de la migration post-nuptiale (août) le long des façades atlantiques de la France et du nord de l’Espagne.


Les analyses montrent en particulier que le FDR est principalement associé à l’âge, à la masse corporelle initiale mesurée lors de la première capture et à la latitude. Le taux de dépôt des réserves énergétiques décroît avec l’augmentation de la masse corporelle initiale. Une interaction significative entre l’âge et la latitude met en évidence des patrons contrastés entre classes d’âge : chez les oiseaux de première année, le FDR diminue avec la latitude (c’est-à-dire augmente du nord vers le sud), tandis que chez les adultes la relation avec la latitude est proche de zéro, indiquant des taux relativement stables le long de la voie de migration. La différenciation spatiale des performances entre sites de halte apparaît globalement faible, et les variables décrivant la structure des habitats expliquent une part limitée de la variabilité observée.


Figure 2. Gauche : effet prédit (± intervalle de confiance à 95 %) de la masse corporelle initiale lors de la première capture sur le taux de dépôt des réserves énergétiques.
Droite : effet prédit (± intervalle de confiance à 95 %) de la latitude sur le taux de dépôt des réserves énergétiques en fonction de l’âge.

 

Dans une perspective de biologie de la conservation, ces résultats révèlent que les modalités de reconstitution des réserves énergétiques au cours de la migration post-nuptiale s’inscrivent dans un fonctionnement à l’échelle d’un réseau étendu et connecté de zones humides, avec une faible part de variance attribuable aux différences entre sites. Ils soulignent ainsi l’importance de la connectivité fonctionnelle des habitats de halte pour permettre l’expression de stratégies migratoires flexibles, et appuient des approches de conservation privilégiant la continuité des zones humides à l’échelle des voies de migration, plutôt qu’une focalisation exclusive sur quelques sites isolés.

 

Ce travail illustre pleinement l’apport du réseau du CRBPO à la biologie de la conservation, en mobilisant une part substantielle des données issues de la base nationale de baguage collectées dans le cadre du suivi de la migration post-nuptiale des passereaux paludicoles. La structuration spatiale du réseau, combinée à la continuité temporelle des suivis sur le long terme, offre un cadre particulièrement adapté à l’analyse de stratégies de migration et à l’évaluation du rôle fonctionnel des réseaux de sites de halte exploités par les oiseaux.

 

Pour en savoir plus : Musseau R., Collet L., Zorrozua N., Bargain B., Dugué H., Provost P., Chartier A., Unamuno E., Dehorter O., Fontanilles P., Henry P.-Y. & Arizaga J. (2025). Evaluation of the use of the Atlantic flyway in northern France and the Bay of Biscay by a reedbed specialist bird during the autumn migration. Bird Study. https://doi.org/10.1080/00063657.2025.2596396

 

Rédacteur : Raphaël Musseau, BioSphère Environnement.